« Ce qu’il en reste…
Le propre du Nomade est de ne laisser aucune trace
Ou si peu, et tellement embrouillée.
A contrario, le Sédentaire, conscient et nostalgique de ce fait
Compense cette légèreté par un orgueilleux
Besoin d’immortalité et d’invention d’un Dieu.
Le Nomade, tout comme l’Enfant, se contente d’invoquer les Esprits
Et s’en va libre et serein.
Mais ce serait trop facile,
Et l’avenir de son espèce lui demande de se poser quelque part.
Et cette Terre, malgré la traîtrise, la cupidité de
ses marcheurs
Ne dément pas la générosité de son ventre.
Mille fois retournée, mille fois ratissée, mille fois ensanglantée
Et mille et une fois renaissante, mille et une fois étonnante d’amour.
Toujours à l’affût d’anciennes formes retrouvées,
Elle exhume des fossiles qui vont exister.
Lorsqu’un de ses humbles serviteurs
Crée des allers-retours avec le temps,
Comme pour traquer l’éternité,
Il redonne à cette matière
Cette confusion de l’horloge nécessaire à son élaboration
Est-elle inachevée ou partiellement détruite ?
Une seule certitude :
N’est pas éphémère qui veut ! »
J.L.S. Novembre 1998
« … La matrice d’étincelles de paille conserve
en son sein le porte graines. C’est le vert-de-gris qui éveille
l’attention. Une couleur… l’enfance… le toit de l’Opéra…
ici, un objet conique, bronze. Le porte graine est une promesse de germes
humides, de pousses vertes, champs ensoleillés, labeurs, récoltes
et fêtes. Comme une main, la corolle de minerai propose le grain des
hommes au ciel, aux oiseaux qui le picoreraient et aux visiteurs.
Le porte graine joue un rôle dynamisant dans la composition de l’artiste.
L’un comme l’autre sont acteurs d’événements,
de mouvements féconds. Cependant, jamais l’artiste ne pourrait
se confondre tout à fait à son public. Le minerai jamais ne
se fond au végétal, et le visiteur assiste à la rencontre,
impossible fusion.
…Aujourd’hui, le matériau choisi par J.L. Sauvage parle
de la forme. Obsession de l’interstice. Entre animal et carapace,
entre les deux faces d’une même pièce bombée,
entre la terre et ses fétus de paille. Le bloc de bauge fut, à
une période de l’artiste, entrouvert sur le métal. Aujourd’hui,
le bloc ne fait qu’un. Et la forme s’appuie sur la matière
pour respirer et dire. L’artiste veut-il trouver dans la masse d’une
terre compacte le ciel qui reprendrait sa place ?
Le visiteur chemine sur les pas du chercheur, qu’est ici l’artiste.
Par les formes brutes des dernières sculptures de J.L. Sauvage, le
visiteur est secoué dans son conformisme, sans rien à quoi
raccrocher son intellect. Si les concepts foutent le camp, que reste-t-il ?
Nos convictions s’enfuient. Pour appréhender ce qu’il
voit, le visiteur doit se propulser dans ses retranchements, croit-il ultimes.
Il se trouve comme aspiré par des instincts endormis. Ici, le visiteur
a été rappelé à ses pulsions androgynes, à
ses sources, là ou règne la non dualité.
… A un autre niveau de lecture de l’ensemble de l’œuvre,
nous voyons que c’est parce que l’artiste accepte de payer le
prix de se trouver, qu’il se dépouille. Son goût pour
la séduction attise et se consume à la fois à son désir,
laisser vivre son art. Par le don de sa chair, d’une partie de lui,
le fruit se meurt. Le noyau dur se métamorphose. Ainsi il peut germer
et donner existence à un autre aspect de lui-même. Et le fruit
donnerait naissance à sa plante comme l’artiste enfanterait
son œuvre.
… N’est-ce pas que l’artiste a accompli une partie de
son rôle véritable, quand le visiteur témoigne qu’il
s’est trouvé, quelques secondes face à lui-même ? »
Corinne Truong-Dinh, Juillet 1998